Une exposition qui commence par la fin, ce n’est pas banal. On aurait pourtant tort de tourner les talons, en entrant dans celle d’Emily Mae Smith, malgré la présence des mots «The End» (la fin) écrits en toutes lettres sur le premier tableau. Or, il faut persévérer dans l’espace immaculé du Consortium de Dijon (Côte-d’Or), le jeu en vaut la chandelle. D’ailleurs «The End» est écrit à l’envers, en miroir, ce qui met automatiquement la puce à l’oreille : Emily Mae Smith ne serait-elle pas en train de se moquer de nous, en tirant le rideau avec The Other End (2017), sa toile inaugurale ? D’un bleu crépusculaire, le tableau, construit comme une couverture de magazine («The End» est typographié comme un logo), ouvre une fenêtre en forme de sein-poire dans laquelle s’étend un océan de pommes, prunes, raisins, citrons, cerises. Le contrat est clair, on entre dans l’expo comme on entre dans un livre : tournez les pages de ce récit abracadabrant, il y a de la fantaisie et des énigmes à gogo.

Mais de quelle fin Emily Mae Smith nous parle-t-elle ? Certainement pas celle de la peinture, encore moins celle des haricots. La mort de la peinture ? La bonne blague, semble dire l’artiste.

Avec une quarantaine d’œuvres réalisées entre 2014 et 2018, issues de collections privées, l’exposition du Consortium envoie le bois du pinceau, qu’elle prend à rebrousse-poil. Et des grands haricots - ainsi que des formes cousines du légume vert : manches à balais, saucisses, jambes, colonnades, cornichons longs, autant de formes phalliques embryonnaires - peuplent ses toiles et déclenchent des scènes fantastiques. Contenus par un graphisme aux traits de comics, langues roses, hauts talons, perruques blondes, canons de revolver et autres lunettes de soleil gigantesques déversent des aplats hyper sexy, aux couleurs acidulées.

Emily Mae Smith est née à Austin (Texas) en 1979. Passée par New York, «Mecque de l’art» selon ses mots, l’artiste sort diplômée de la Columbia University en 2006. Mais la crise des subprimes a plongé la scène artistique dans la récession et pour une jeune femme ambitieuse comme elle («Je voulais participer à un art d’envergure et devenir une artiste importante», dixit le communiqué), il est encore temps d’attendre son heure, de galérer et d’observer les autres se jeter à l’eau. Emily Mae Smith enchaîne les petits boulots et gagne sa croûte dans les galeries. «J’ai commencé dans le monde de l’art comme petite main, ce qui m’a permis de gagner ma vie et de me consacrer à mon propre travail. Un jour, je me suis dit : "Je me sens exactement à la place du balai dans l’Apprenti Sorcier." Et à partir de là, les idées ont commencé à jaillir.»

Boum, déclic : il est là, le balai de Fantasia, celui du film de Disney. Au centre du tableau The Studio (Smoking Broom), 2014, l’ustensile de ménage, perruque sur la tête, fume une clope tranquilou, façon star de cinéma. La composition de la toile, encadrée d’une frise décorative Art nouveau, imite une couverture de The Studio (devenu Studio International en 1964), un magazine d’arts britannique fondé en 1893, qui publia Art nouveau, Arts and Crafts et modernisme. Avec cette idée géniale - faire du balai la cover-girl des magazines, la vedette de ses toiles, le totem de sa peinture - Emily Mae Smith a ouvert les vannes et déchaîné les formes : acrylique, huile et aquarelle ont alors coulé à flot.

La marée est montée sur ses tableaux, en vagues de désir intenses. Munie du balai, avatar du pinceau, l’artiste féministe pleine d’humour chasse l’angoisse de castration. Allez ouste, Emily Mae Smith tient sa revanche et rhabille Ingres, Sigmar Polke, Gerhard Richter et Magritte d’accessoires affriolants. Elle fait de l’esclave un maître. Que dis-je, une maîtresse.

Clémentine Mercier envoyée spéciale à Dijon

Emily Mae Smith Le Consortium Dijon (21). Jusqu’au 14 avril. Rens. : www.leconsortium.fr